Opinion Way
17/12/2018
Réforme territoriale : la carte dessinée par les Français
Par Frédéric Micheau / 07-01-2015 / 0 Réactions


La difficile élaboration d’une carte consensuelle

Via une tribune publiée dans la presse quotidienne régionale le 3 juin 2014, le président de la République a ouvert l’acte III de la décentralisation. Cette réforme territoriale de grande ampleur comprend un volet important consacré à la création de grandes régions. Il est ainsi envisagé de ramener le nombre des régions de 22 à 14, par fusion sans démantèlement des entités existantes.

Si le principe de la réforme est consensuel, son exécution concrète est conflictuelle. Après la publication d’une première carte, plusieurs versions contradictoires ont successivement été proposées. Le 9 juillet, la Commission des lois de l’Assemblée nationale a proposé un découpage différent de la carte initiale, en respectant l’objectif de 14 « super régions ». Le 23 juillet, les Députés ont réduit ce nombre à 13, en première lecture. Nouveau revirement le 21 octobre quand le Sénat a proposé la création de 15 grandes régions. Le 25 novembre, l’Assemblée nationale a annulé ces modifications pour rétablir la carte antérieure.

Cette instabilité cartographique traduit à la fois la complexité des enjeux liés à cette réforme et la difficile conciliation des intérêts contradictoires, qui s’expriment par diverses stratégies de lobbying destinées à promouvoir une version ou à bloquer une hypothèse. Jusqu’à présent, ce débat a été en majeure partie confiné aux cercles des élus et les Français n’ont pas été directement consultés. Les sondages ont démontré que la réforme territoriale constituait un enjeu secondaire par rapport aux préoccupations socio-économiques de l’opinion publique. Pour preuve, seuls 21% des Français souhaitaient que le président de la République aborde ce sujet lors de son intervention télévisée du jeudi 6 novembre, loin derrière l’emploi (69%) et les impôts des particuliers (57%), mais au même niveau que les impôts des entreprises (21%)1.

La réforme territoriale n’exerce pas pour autant un effet répulsif sur les Français. L’intérêt porté aux collectivités locales est une donnée constante des études d’opinion, qui ont montré l’approbation au niveau national de l’objectif de simplification du millefeuille administratif, en particulier s’il s’accompagne d’une rationalisation financière, budgétaire et fiscale.

Hormis quelques cas particuliers, aucune donnée n’a été publiée en ce qui concerne la réforme territoriale concrète souhaitée par les Français, tant pour leur région de résidence que pour la France entière. Afin de combler cette lacune, OpinionWay a demandé aux Français d’établir la carte des régions qui aurait leur faveur.



Un dispositif innovant et inédit

Pour identifier et mesurer les préférences des Français, nous avons choisi de placer les personnes interrogées dans la position des décideurs publics en leur posant une seule question : « Si vous deviez réduire le nombre de régions à 14, lesquelles regrouperiez-vous ou laisseriez-vous seules ? ». La quantité importante de combinaisons régionales possibles interdisait le recours à un questionnement traditionnel à base de questions fermées ou ouvertes.

Pour contourner cet obstacle méthodologique, OpinionWay a élaboré un dispositif d’enquête sans précédent, en tirant pleinement parti des potentialités multimédia qu’offre le recours à un questionnaire auto-administré en ligne. Une interface dynamique a été spécialement conçue et développée pour ce projet : une carte de France faisant apparaître les contours de chaque région administrative a été présentée à la personne interrogée, qui devait effectuer ses propres regroupements en sélectionnant une couleur puis en cliquant sur une région pour l'affecter à un groupe.



Cette technologie innovante laissait à l’interviewé la liberté pleine et entière de ses choix. Seules deux contraintes techniques ont été imposées aux interviewés :

  • D’une part, le nombre de regroupements a été plafonné à 14 « super-régions », en cohérence avec l’objectif énoncé par le président de la République au lancement de la réforme territoriale. La possibilité d’effectuer un nombre de regroupements inférieur à 14 était évidemment autorisée.
  • D’autre part, les rapprochements devaient être effectués entre régions contigües, afin d’éviter des fusions irréalistes.

Le questionnaire a été administré en ligne sur système CAWI (Computer Assisted for Web Interview). Quatre vagues d’enquête ont été réalisées auprès d’échantillons représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus :

  • un échantillon de 1055 personnes du 18 au 19 septembre 2014 ;
  • un échantillon de 1011 personnes du 25 au 26 septembre 2014 ;
  • un échantillon de 1026 personnes du 1er au 2 octobre 2014 ;
  • un échantillon de 1005 personnes du 22 au 23 octobre 2014.

Chacun de ces échantillons a été constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, de catégorie d’agglomération et de région de résidence. OpinionWay a réalisé ces enquêtes en appliquant les procédures et règles de la norme ISO 20252.

Les données recueillies ont ensuite fait l’objet d’un cumul, permettant de constituer un échantillon national représentatif de 4097 personnes. Cette taille d’échantillon très supérieure à celle utilisée habituellement offre le double avantage de réduire significativement les marges d’erreur et de pouvoir lire les résultats sur la base de chacune des 22 régions actuelles.


Les enseignements

Parmi la masse des réponses recueillies, 2594 cartes ont pu faire l’objet d’une exploitation. Au final, la carte dessinée par le plus grand nombre de personnes interrogées prend la forme suivante :



Sur la carte établie par les Français, cinq régions actuelles demeureraient à périmètre constant. Le statu quo constitue une réponse prioritaire pour trois d’entre elles :

  • L’Ile-de-France a vocation à se suffire à elle-même pour 50% des personnes interrogées, qui choisissent de ne pas lui adjoindre d’autres régions. 85% des Franciliens partagent ce choix. Seuls 6% des Français l’uniraient avec la région Centre.
  • Rhône-Alpes resterait également dans ses limites actuelles pour 21% des Français. Mais les hésitations sont importantes au sujet de cette région, puisqu’une fusion a été envisagée avec l’Auvergne (19%) ou avec Provence-Alpes-Côte d'Azur (14%). A l’inverse des Français, les Rhône-Alpins favorisent le rapprochement avec l’Auvergne plus que la solution du maintien de la région dans ses frontières actuelles (43% contre 31%).
  • La région Centre doit conserver ses frontières pour 19% des Français et pour près de la moitié des habitants du Centre (47%). Notons qu’un rapprochement a tout de même fait l’objet d’une hypothèse avec la Bourgogne (12% des Français) et, dans une moindre mesure, avec la région Poitou-Charentes (7%).

Deux autres régions sont maintenues en l’état, alors même que des scenarii de fusion ont été élaborés et favorisés par les Français. Mais les régions auxquelles elles ont été associées étaient engagées simultanément dans d’autres hypothèses de fusion, préférées par un nombre plus important de personnes interrogées.

Par conséquent, le gel des limites régionales est ici un choix par défaut :

  • C’est le cas de la région Poitou-Charentes en priorité rattachée à l’Aquitaine (20%), elle-même combinée à Midi-Pyrénées par davantage de personnes interrogées (22%). Au niveau local, près de la moitié des Picto-Charentais souhaitent la fusion avec l’Aquitaine (49%), contre 11% seulement qui se prononcent en faveur de la fusion avec le Limousin.
  • La région Champagne-Ardenne subit la même contrainte. La fusion de la Lorraine et l’Alsace est le première solution souhaitée, tant par les Français (18%) que par les habitants (37%). Mais le duo Alsace-Lorraine recueille davantage de réponses au niveau national (22%), ce qui aboutit par conséquent à laisser la région Champagne-Ardenne dans ses limites présentes (9%).

Répondant à l’objectif de fusion des entités existantes, les Français ont constitué huit binômes de Régions. Parmi ceux-ci, certaines combinaisons relèvent d’une forme d’évidence :

  • La fusion de la Basse-Normandie et de la Haute-Normandie est favorisée par 45% des interviewés, 79% des Hauts-Normands et 81% des Bas-Normands. Les solutions individualistes ne recueillent que des scores très minoritaires tant pour la Basse-Normandie (9%) que pour la Haute-Normandie (2%).
  • De façon identique, la Bourgogne et la Franche-Comté s’allient logiquement pour 26% des Français, 57% des Francs-Comtois et 63% des Bourguignons. Signalons toutefois l’existence d’une hypothèse reliant la Lorraine, l’Alsace et la Franche-Comté, émise par 15% des interviewés.
  • L’Alsace est unie à la Lorraine par 22% des Français. 40% des Lorrains se prononcent en faveur de cette alliance, qui constitue leur premier choix devant la solution de « la fusion à trois » avec l’Alsace et la région Champagne-Ardenne (34%). En revanche, les Alsaciens rejettent nettement le rapprochement avec la Lorraine, qui recueille 24% de leurs réponses c’est-à-dire deux fois moins que l’autonomie, elle-même favorisée par une majorité (53%).
  • La Picardie est rattachée par 42% des Français à la région Nord-Pas-de-Calais. Seuls 4% se rallient à l’idée de l’autonomie du Nord-Pas-de-Calais, solution défendue par la Maire de Lille, Martine Aubry. Les Picards (53%), et plus encore les habitants de la région Nord-Pas-de-Calais (61% contre 23% pour les limites actuelles), se prononcent majoritairement en faveur de cette alliance. Evoquée initialement, la fusion entre le Picardie et Champagne-Ardenne n’est citée que par 15% des Picards.

La carte élaborée par les Français tranche également plusieurs points litigieux :

  • Le sort de la Bretagne est lié à celui des Pays de la Loire (38%). Même si on observe des différences d’intensité dans leurs réponses, les habitants des régions concernées adhèrent en priorité à ce scénario, qu’ils résident en Bretagne (48%) ou en Pays de la Loire (63%). 11% des personnes interrogées imaginent un axe Bretagne-Basse-Normandie-Pays de la Loire. La Bretagne autonome n’est citée que par 10% des Français, mais par 42% des Bretons.
  • L’Auvergne est fusionnée avec le Limousin par 25% des Français, soit 6 points de plus que l’hypothèse d’un rattachement à Rhône-Alpes (19%). Notons également que 13% des Français souhaitaient le mariage du Limousin avec la région Poitou-Charentes. Au niveau local, les Auvergnats privilégient un rapprochement avec Rhône-Alpes (47%), plus qu’avec le Limousin (25%).
  • Le cas du Languedoc-Roussillon a posé des difficultés aux interviewés, qui ont exprimé des réponses très mitigées. 27% d’entre eux ont favorisé un rapprochement de cette région avec Provence-Alpes-Côte d'Azur. Une proportion presque identique (25%) a choisi inversement de rattacher le Languedoc-Roussillon à la région Midi-Pyrénées, tandis que 7% des personnes interrogées ont préféré ne pas trancher la question et laisser la région autonome. Cette constitution d’un arc méditerranéen ne satisfait pas les habitants concernés. Les Languedociens privilégient l’union avec Midi-Pyrénées (36%), devant PACA (29%) et l’autonomie (21%). Pour leur part, les habitants de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur souhaitent majoritairement (51%) que leur région conserve son périmètre actuel plutôt qu’elle ne s’allie avec sa voisine languedocienne (26%).
  • Enfin, un pôle sud-ouest est constitué par fusion de l’Aquitaine et de Midi-Pyrénées pour 22% des Français. Concernant l’Aquitaine, ce choix constitue la priorité, ce qui n’est pas le cas pour Midi-Pyrénées : 25% des personnes interrogées ont cité en premier un rapprochement avec le Languedoc-Roussillon. Les réponses des habitants de ces deux régions sont très contrastées. Les Aquitains ont fortement oscillé entre le rattachement à Poitou-Charentes (30%) ou à Midi-Pyrénées (28%), une part significative choisissant de figer les contours régionaux existants (19%). A l’inverse, les habitants de Midi-Pyrénées ont fait preuve de beaucoup moins d’hésitation en privilégiant nettement l’alliance avec le Languedoc-Roussillon (43%), devant l’Aquitaine (27%) et la solution du statu quo (16%).


Au final, l’analyse des réponses des Français illustre la complexité du casse-tête institutionnel que représente la réforme territoriale. Aucune carte n’est optimale et il faut se résoudre à adopter des solutions imparfaites, qui constituent des priorités de rang 2 ou 3. Difficulté supplémentaire, les habitants des régions concernées ne s’accordent pas nécessairement sur les hypothèses élaborées au niveau national. Trois configurations particulières coexistent alors :

  1. Les habitants souhaitent majoritairement continuer à faire cavalier seul (les Alsaciens ou les habitants de PACA par exemple) et ne se résignent pas à accepter l’absorption de leur Région dans un grand ensemble dans lequel ils ne se reconnaissent pas.
  2. Deuxième cas de figure, la population locale se montre prête à s’allier avec une autre région, mais pas avec celle qui leur est imposée : c’est le cas des Auvergnats qui ressentent plus de proximité avec la Région Rhône-Alpes qu’avec le Limousin, auquel les unissent les Français.
  3. Enfin, même quand un accord de principe existe, une asymétrie de volontés n’est pas à exclure. Les Bretons (48%) et les habitants des Pays de la Loire (63%) n’envisagent pas avec la même ardeur le mariage de leurs régions respectives, même s’ils y consentent. La fusion entre égaux, cas parfait d’adhésion réciproque, n’est observée qu’entre les habitants des deux Normandie d’une part, et entre les Bourguignons et les Francs-Comtois d’autre part.

Ces différents éléments s’entrecroisent et sont porteurs de difficultés pour la mise en œuvre concrète de la réforme. Les obstacles pourront varier, en fonction des spécificités locales, de la réticence timide à la résistance farouche. Or, l’acceptation des citoyens est la condition sine qua non de la viabilité de cette nouvelle étape de la décentralisation, car elle détermine la légitimité des futures institutions. A cet égard, rappelons qu’en juillet 2014, 71% des Français souhaitaient que les propositions concernant l’avenir de leur région leur soient soumises par un référendum avant toute décision définitive2.. Par conséquent, le vote lors des élections régionales de décembre 2015, qui auront lieu dans le cadre des nouvelles entités, constituera un premier test de l’adhésion populaire à la nouvelle carte territoriale.

Frédéric Micheau
Directeur des études d’opinion
Directeur de département
fmicheau@opinion-way.com
https://twitter.com/FMicheau




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1 Sondage Tilder-LCI-OpinionWay « La question de l’Eco » : Étude réalisée auprès d’un échantillon de 993 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. L’échantillon a été interrogé en ligne sur système Cawi (Computer Assisted Web Interview) les 5 et 6 novembre 2014.
2 « Sondage Clai-Metronews-LCI réalisé par OpinionWay » : étude réalisée auprès d’un échantillon de 1009 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. L’échantillon a été interrogé par téléphone au domicile des personnes du 30 juin au 3 juillet 2014.

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