Opinion Way
17/12/2018
Après 3 ans à la présidence du FN, quel bilan pour Marine Le Pen ?
Par Eléonore Quarré / Le 27/11/2014 / 11 Réactions


La stratégie de dédiabolisation

Le XIVème Congrès du Front National réuni à Tours le 15 et 16 janvier 2011 a porté à la présidence du parti Marine Le Pen. Avec un score de 67,65%, la fille du fondateur est largement élue face à Bruno Gollnisch, qui a longtemps fait figure de successeur potentiel.

Au-delà du renouvellement générationnel, le changement à la tête du parti était accompagné d’un engagement de rénovation de l’image du FN dans l’opinion publique. Cette stratégie, dite de dédiabolisation, visait à faire accéder le Front National au statut de parti de gouvernement, et in fine lui permettre d’exercer le pouvoir politique.

Près de quatre ans après ce passage de témoin et à l’approche du prochain Congrès, qui doit avoir lieu à Lyon les 29 et 30 novembre, un premier bilan de cette stratégie doit être conduit.

Electoralement, le FN a objectivement engrangé une série de victoires inédites ou symboliques :

  • En mai 2012, Marine Le Pen, après avoir eu peine à réunir les 500 parrainages nécessaires pour concourir à l’élection présidentielle, obtient un score de 17,90%, qui fait du FN la troisième force politique nationale. Pour sa première participation, elle recueille plus de 6 millions de suffrages, un record historique pour sa formation politique sous la Vème République.
  • Quelques semaines plus tard, dans le sillage de ce résultat, deux Députés sont élus sous les couleurs du Front : la nièce de la Présidente, Marion Maréchal-Le Pen s’impose dans la 3ème circonscription du Vaucluse tandis que Gilbert Collard l’emporte dans la 2ème circonscription du Gard. Même si Marine Le Pen a perdu son duel face au candidat PS dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais, deux députés entrent dans l’hémicycle pour faire entendre la voix du FN, ce qui n’était plus le cas depuis 24 ans et jamais sur un scrutin majoritaire.
  • En mars 2014, les élections municipales sont marquées par une série de victoires locales : le Front National emporte 12 villes, dont Fréjus et Béziers, et dispose de plus de 1500 conseillers municipaux.
  • Surtout, le parti arrive en tête des élections européennes de mai 2014 avec un score de près de 25%. Cette percée par rapport aux élections précédentes de 2009 lui permet de disposer désormais de 23 députés européens, sans toutefois parvenir à créer un groupe parlementaire.
  • Simultanément, le parti bénéficie d’une visibilité médiatique différente. De nouvelles figures ont émergé et incarnent le Front National, autrefois quasi exclusivement porté par la voix de Jean-Marie Le Pen.

Comment l’opinion publique a-t-elle perçu l’évolution du Front National ? Les indicateurs d’opinion permettent-ils de confirmer ou d’invalider la normalisation du Front National ?

Pour répondre à ces questions, l’analyse des données issues du Baromètre CLAI-Metronews-LCI du changement dans l’action politique est éclairante. Réalisé mensuellement et en continu depuis 2007, cet outil nous permet de suivre la satisfaction des Français à l’égard de Marine Le Pen depuis le début de sa présidence du Front national. Les données mesurant la proximité politique à l’égard du parti d’extrême droite et la composition de cette population proviennent de notre omnibus mené chaque semaine auprès d’un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population française.

Un renouvellement profond de sa base de soutien dans l’opinion

La stratégie de Marine Le Pen visant à ouvrir son parti à de nouvelles franges de la population semble fonctionner. Interrogés sur ce sujet, les Français 1 sont nombreux à penser que le profil des sympathisants du Front national n’est plus aussi stéréotypé qu’auparavant. Aujourd’hui, ils définissent les électeurs type du FN comme étant :

« Des gens comme moi »

« Monsieur Tout le Monde vote FN, nous en connaissons tous »

« Tout le monde peut vouloir voter pour le FN »

Pendant la longue présidence de son père, les sympathisants du Front national étaient identifiés comme étant surtout des hommes, âgés de plus de 35 ans, des résidents de régions rurales, peu diplômés ou encore aux revenus modestes. Au cours des trois dernières années, le profil type des sympathisants frontistes a varié de façon flagrante. Concrètement, la composition de l’électorat du parti d’extrême droite est en pleine mutation :

  • Une féminisation : conséquence ou non du leadership de Marine Le Pen, la proximité à l’égard du parti se féminise très clairement. En octobre 2010, on comptait parmi les sympathisants du FN 35% de femmes. En novembre 2014, elles représentent 48%.
  • Un rajeunissement : alors que le cœur de cible du FN était principalement constitué de 35-64 ans, on observe un rajeunissement de cette population. Les 18-34 ans sont désormais davantage acquis aux idées d’extrême droite. S’ils étaient 19% en octobre 2010, ils sont désormais 28% en novembre 2014.
  • Une nouvelle composition chez les actifs : la hausse est également nette parmi les professions intermédiaires et les employés, largement touchés par la crise et ne se retrouvant plus dans une gauche pleine de promesses sociale-démocrates mais aux actions jugées trop sociale-libérales.
  • La population des sympathisants est donc renouvelée, tant en termes de sexe, d’âge que de profession. Pour autant, sa structure reste relativement inchangée lorsque l’on s’attache au territoire ou encore au niveau de revenus.

    Mais ce renouvellement va-t-il de pair avec un élargissement de la base ou se fait-il à périmètre constant? En d’autres termes, assiste-t-on à une affluence de nouveaux sympathisants, qui se distinguent par un profil différent, ou uniquement à une évolution de la structure des partisans ? L’examen de l’évolution historique de la proximité à l’égard du FN permet de répondre à cette question.

    Un élargissement de la proximité partisane

    La courbe d’évolution de cet indicateur frappe par ses points d’entrée et de sortie. En octobre 2010, seuls 5% des Français estiment que le Front national est le parti dont ils se sentent le plus proches. Quatre ans plus tard, 18% partagent cet avis. La base de sympathisants du Front national a donc plus que triplé sur cette période.

    Evolution de la proximité partisane à l’égard du Front national 2



    Que ce soit le résultat d’un élargissement effectif de sa base ou d’une plus grande dicibilité dans les enquêtes d’opinion, voire des deux, on observe concrètement plusieurs étapes dans la progression de 13 points de la proximité partisane à l’égard du Front national :

    • Premier palier, l’élection de Marine Le Pen à la tête du Front national en janvier 2011 est un événement dans l’histoire du parti ces cinq dernières années. Novice par rapport à Bruno Gollnisch, éternel dauphin finalement désavoué, Marine Le Pen obtient la majorité des votes des militants (67,65%). Le vœu du fondateur est exaucé. Cette nouvelle présidence n’a pourtant aucun impact pendant plusieurs mois dans l’opinion. En janvier 20113, 7% des Français se sentent avant tout proches du Front national. Entre février et avril 2011, rien ne change ou presque.
    • Ce n’est qu’en mai qu’un déclic a lieu : 11% des Français se sentent avant tout proches du FN, soit une hausse de 6 points en un mois. Cette forte progression fait suite à la décision de Marine Le Pen d’exclure du FN Alexandre Gabriac, candidat aux cantonales, juste après la diffusion d'une photo le montrant en train de faire un salut nazi. C’est le premier gage donné aux Français de sa volonté de normaliser le parti. Elle montre enfin, dans les faits, qu’elle a pour ambition de diriger autrement le Front national en s’opposant aux extrémistes dans le parti. Les actes sont mis en cohérence avec les discours. Un deuxième palier est atteint.
    • Mais cette progression est fragile et en septembre 2011, le parti d’extrême droite chute à nouveau (-4 points en quatre mois) et retombe à 7%. Jean-Marie Le Pen s’est exprimé au cours de l’été, le 29 juillet 2011, sur la tuerie d’Oslo perpétrée par Anders Behring Breivik. En maintenant ses propos pour alimenter une polémique, il abime la sympathie à l’égard de son parti qui peine à retrouver son score du mois de mai durant les mois qui suivent.
    • C’est l’élection présidentielle de 2012 qui permet au FN de redresser sa courbe de proximité partisane, même si elle n’a finalement qu’un impact limité. Après des efforts soutenus pour réunir les 500 parrainages indispensables pour présenter sa candidature, Marine Le Pen obtient un score de 17,90% au premier tour de l’élection présidentielle : 6 millions de Français ont voté pour elle. Le parti gagne 4 points de proximité partisane après l’élection, passant de 8% à 12%. Avec ce score à deux chiffres, un nouveau palier est atteint : depuis cette date, le FN n’est retombé qu’une seule fois sous la barre des 10%.
    • Mais succès dans les urnes et succès d’image ne vont pas toujours de pair : l’avancée du Front national aux législatives de 2012, élection qui permet pourtant au parti de faire rentrer dans l’hémicycle deux députés, n’a aucun effet sur la courbe (10%, stable). Le succès électoral, qui marque le retour du Front national à l’Assemblée, ne se traduit pas par une nouvelle progression de la proximité partisane.
    • Le FN gagne néanmoins en puissance après l’élection de François Hollande et devient un opposant de plus en plus farouche. La fin de l’année 2013 constitue une période charnière. En octobre 2013, Anne-Sophie Leclere, cadre du Front national compare la ministre de la Justice, Christiane Taubira, à un singe. Marine Le Pen prend des mesures immédiates et la suspend : le parti gagne 4 points (14%). En novembre 2013, la proximité partisane du FN ne se situe que 2 points derrière celle du parti socialiste (16%) : c’est la première fois de leur histoire que les deux partis enregistrent des taux aussi proches.
    • Dans ce contexte, les élections municipales de 2014 constituent un succès électoral, mais ne provoquent presque aucun effet sur notre indicateur. Le parti monte à 15% à l’issue du scrutin… avant d’être atteint par de nouvelles polémiques provenant de Jean-Marie Le Pen qui, contrairement aux cadres frontistes qui dérapent, ne peut être exclu ou suspendu du parti. Que ce soit le cliché le représentant en train de faire une quenelle en janvier 2014 ou lorsqu’il évoque « la fournée d’artistes » en juin de la même année, il fait à chaque fois chuter la proximité partisane à l’égard du FN.
    • Enfin, même s’il s'agit de la première élection nationale où le FN arrive en première position, les élections européennes n’ont que peu d’effet sur l’opinion des Français. Avec 24,86 % des voix, le parti remporte 24 sièges au parlement européen, mais la progression de l’indicateur de proximité reste quasi nulle.

    Aujourd’hui, 18% des Français se réclament proches du parti d’extrême droite. Ce score est supérieur de 3 points à la sympathie à l’égard du Parti socialiste. Historique, ce score s’est construit sur la durée. Hormis lors de la présidentielle de 2012, les résultats des scrutins n’ont aucune répercussion ou presque sur l’opinion des Français. En revanche, les polémiques ont un impact net sur la progression de la proximité partisane du FN. Ainsi, celles qui émanent de cadres du Front national donnent lieu à des recadrages et servent la stratégie de dédiabolisation. A l’inverse, lorsque Jean-Marie Le Pen tient des propos antisémites ou xénophobes, les Français ont du mal à les dissocier du Front national et le niveau de proximité partisane décroît.

    Proximité partisane et satisfaction à l’égard de M. Le Pen ne vont pas de pair

    Depuis que Marine Le Pen a été élue, la proximité partisane à l’égard du Front national a triplé. Les Français ont le sentiment d’un lien direct entre ces deux faits et rendent la présidente du FN responsable du changement d’image de son parti :

    « Elle a donné une image plus jeune du FN, et elle parvient à toucher les publics féminins et masculins, ce qui est positif pour le parti »

    « Elle sait rendre le parti plus sympathique. Elle drague large ! Elle rassemble »

    « Une progression croissante depuis l'arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti FN. De très nombreuses personnes se retrouvent dans les idées défendues par cette personne » 4

    Pour autant, cette modification d’image est-elle liée à la personnalité et à l’image même de Marine Le Pen ? L’analyse de l’évolution de la satisfaction à l’égard de Marine Le Pen nous donne des éléments de réponse.

    Evolution de la satisfaction à l’égard de Marine Le Pen 5



    Avant de prendre la succession de son père, Marine Le Pen ne dépassait pas les 27% de satisfaction. Devenue présidente du FN, elle gagne 7 points en 2 mois et atteint un score de 33%. Cette évolution se fait alors que la progression de la proximité partisane n’est toujours pas effective comme on l’a vu plus tôt. A ce stade, on ne peut donc pas observer de lien entre le mouvement de chacune des deux courbes.

    Par la suite, ces deux indicateurs continuent d’enregistrer des variations qui leur sont propres. Alors que la proximité partisane augmente doucement mais de manière constante, la satisfaction à l’égard de Marine Le Pen reste quasi immobile. Certes la cote de Marine est bien au-dessus de celle de son père, notamment lors de ses dernières années de présidence (12% à 24% entre juillet 2007 et juillet 2010), mais elle ne connait jamais de réelle percée.

    Les différents évènements observés plus tôt, et leurs répercussions sur la proximité partisane, n’exercent absolument pas les mêmes effets sur la côte de satisfaction à l’égard de Marine Le Pen. L’exclusion d’Alexandre Gabriac, l’élection présidentielle, la suspension d’Anne-Sophie Leclere avaient des effets positifs sur la sympathie à l’égard du parti. Il n’en est rien concernant Marine Le Pen. Sa cote de satisfaction varie à peine lors des deux premiers évènements (+1 pt chacun). Mais elle perd 6 points après les propos de la tête de liste FN à Rethel sur la ministre de la Justice.

    Alors qu’elle culminait à 35% en septembre 2013, elle est rattrapée par cette polémique qui la fait chuter à 29%. Malgré la suspension de l’élue fautive, Marine Le Pen mettra un an à retrouver ce score… pour chuter à nouveau le mois suivant. En octobre 2014, elle ne compte plus que 30% des Français qui se déclarent satisfaits d’elle en tant que dirigeante du Front national, score supérieur de 3 points à celui après son arrivée à la présidence du Front national, ce qui représente une évolution mineure en plus de 3 ans de leadership.

    Moyennes par semestre de l’évolution de la proximité partisane à l’égard du Front national et de l’évolution de la satisfaction à l’égard de Marine Le Pen



    La dissonance est bien perceptible dès lors que l’on met en regard les deux courbes. Alors que la proximité partisane progresse et place le parti juste derrière l’UMP, Marine Le Pen, elle, ne connaît pas d’envolée. Déconnectées, ces deux mesures mettent en lumière une évidence : si Marine Le Pen a su élargir et renouveler sa base, elle n’a pas su conquérir au-delà.

    Ces informations donnent à réfléchir sur la progression du Front national. La stratégie de normalisation engagée par Marine Le Pen porte ses fruits. Depuis qu’elle a été élue à la tête du parti, elle a réussi à renouveler sa base. La proportion de ces sympathisants est aujourd’hui plus proche de la part d’électorat constatée lors des scrutins. Mais ces transformations sont accompagnées d’un paradoxe : l’image de la présidente ne tire que peu profit de l’élargissement de l’audience du parti, ni de ses succès électoraux. Alors que le FN triple son taux de sympathisants en un peu plus de 3 ans, Marine Le Pen ne gagne que 6 points de satisfaction depuis son élection et plafonne à 32%.

    Le défi du second mandat consistera donc pour Marine Le Pen à corriger cette image pour engranger de nouvelles victoires électorales. La nécessité de fédérer davantage pourrait se heurter à une contrainte propre aux partis extrémistes en voie de normalisation : le risque existe de voir le noyau dur des sympathisants quitter les rangs du Front national, en signe de protestation vis-à-vis de la dilution idéologique du parti. La fondation récente de Réconciliation nationale, le parti créé par Alain Soral et Dieudonné, est peut-être le premier signe de cette dissidence par réaction face à l’éloignement des fondamentaux politiques du Front national.

    Eléonore Quarré
    Chargée d’Etudes sénior
    Département Opinion
    equarre@opinion-way.com





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    1 Interrogation qualitative en ligne du 20 au 21 novembre 2014 de la communauté qualitative de 100 Français d’OpinionWay (Opinion’Live) sous forme d’une discussion modérée et animée par une spécialiste
    2 Données issues de notre omnibus mené chaque semaine auprès d’un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population française. L’intitulé de la question est le suivant : « De laquelle des formations politiques suivantes vous sentez-vous le plus proche ou disons le moins éloigné ? »
    3 Les mesures présentées ici ont systématiquement été réalisées au cours de la première semaine du mois associé. C’est également le cas pour la mesure de janvier 2011 qui remonte donc à une date antérieure à la prise de fonction de Marine Le Pen
    4 Verbatim issus de la communauté qualitative permanente Opinion’Live – session des 20 et 21 novembre 2014
    5 Données issues du Baromètre CLAI-Metronews-LCI du changement dans l’action politique. Enquête téléphonique réalisée chaque mois auprès d’un échantillon représentatif de 1000 Français. L’intitulé des questions est le suivant : « Êtes-vous très satisfait, assez satisfait, assez mécontent ou très mécontent de l’action de … comme … ? ».

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Cette entrée a été commentée 11 fois

Rédigé par: Christine

Le 28/11/2014 à 13h06

Très bonne analyse complète et documentée

Rédigé par: LarryRum LarryRumCE

Le 18/03/2017 à 06h42

LarryRum

Rédigé par: cypeStype cypeStypeZG

Le 06/10/2018 à 19h46

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