Opinion Way
17/12/2018
« YES » or « NO Thanks » ?
Par Bruno Jeanbart / 17/09/2014 / 0 Réactions


Dans une actualité internationale et nationale chargée, le référendum organisé jeudi en Ecosse, pour décider ou non de l’indépendance du pays, un peu plus de trois siècle après la création de l’acte d’union avec l’Angleterre, passe relativement inaperçu en France. Pourtant, il s’agit d’un scrutin dont les conséquences seront majeures en Europe, dans un contexte de crise qui tend à renforcer les tensions identitaires et dès lors à relancer les demandes de nombreux mouvements autonomistes. Si le « Oui » l’emporte, un processus inédit depuis la création de l’Union Européenne s’ouvrira et l’Ecosse deviendra un laboratoire que surveilleront avec attention d’autres peuples européens (rappelons par exemple que les Catalans se mobilisent actuellement pour avoir le droit d’organiser un tel scrutin). Peut-on devenir un pays autonome et conserver la même monnaie ? Devient-on naturellement membre de l’Union Européenne lorsque l’on s’émancipe de l’un de ses états membres ?
Dans ce contexte, à deux jours du scrutin, quelles sont les chances réelles de voir l’Ecosse reprendre son indépendance ? Au travers des différentes dimensions qui sont décisives dans le résultat d’un scrutin, tentative de réponse…

Une participation qui s’annonce massive

Toutes les enquêtes réalisées depuis le début du mois de septembre indiquent que la participation lors de ce référendum sera très élevée, voire historique. Le taux d’inscription sur les listes avant ce vote est très élevé : 4,2 millions d’inscrits pour une population résidente de 5,3 millions en 2011. Sachant que le vote est ouvert aux habitants à partir de 16 ans, le taux d’inscription est estimé à 97% de la population éligible, un record pour ce territoire.
Plus de 80% des électeurs déclarent être certains d’aller voter (84% selon TNS-BMRB, 85% selon YouGov). En France, pays où l’on continue à voter massivement lors du scrutin central du système politique, l’élection présidentielle (près de 85% en 2007, de 80% en 2012), une participation supérieure à 80% peut sembler dans la norme. Mais au Royaume-Uni, nous somme loin de ces standards. Lors des législatives de 2010, la participation fut de 65,1% dans l’ensemble du pays et de 63,8% en Ecosse. A l’occasion de l’élection du Parlement Ecossais en 2011, elle ne fut que de 50,6%. Une participation en ligne avec les indicateurs des sondeurs, approchant les 90%, serait donc totalement inhabituelle dans ce pays. Pour autant, elle ne serait pas une première dans un référendum d’indépendance : en 1995, 93,5% des Québécois votèrent lors de cet exercice.

Reste à savoir à qui profitera ce taux de participation historique. A en croire les enquêtes réalisées ces derniers jours, les deux camps semblent autant mobilisés l’un que l’autre : quand 82% de ceux qui penchent pour le « oui » sont certains de voter, ils sont 81% parmi les électeurs du non1. Toutefois, ce taux de participation massif est une condition sine qua non pour les partisans de l’indépendance s’ils espèrent l’emporter. En effet, durant toute la première partie de la campagne, le retard du « oui » s’explique en partie par un déficit de mobilisation de ses électeurs potentiels. L’organisation de deux débats dans la seconde quinzaine d’août et le rapprochement de l’échéance ont rompu cette tendance, coïncidant par la même avec la montée du vote pour l’indépendance.

>Avantage : Match nul pour le moment sur ce critère



Un rapport de force dans les intentions de vote qui reste favorable au non

Certes, la tendance de la campagne apparaît clairement favorable au « oui ». Menée de 20,6 points à l’été 2013, il ne l’était plus que de 10,6 points en mars 2014 et de 3 points ce mois-ci. Toutefois, y voir un renversement complet de l’opinion en Ecosse serait simpliste et constituerait un contresens. Tout d’abord parce qu’il est assez classique qu’à l’approche d’un scrutin, l’écart se resserre, les électeurs « entrant » dans l’élection, ses enjeux et étant de moins en moins indécis. Il est donc possible qu’une partie de la montée du « Oui » ne soit que la traduction de ce phénomène.
Surtout, en dépit de ce rapprochement des courbes, le « Non » reste majoritaire dans les intentions de vote. Le graphique ci-dessous indique la moyenne mensuelle des intentions de vote depuis 13 mois. Il souligne à la fois la montée du « Oui » dans les intentions de vote et son incapacité, pour le moment, à passer en tête. Compte tenu de cette moyenne désormais resserrée, il était normalement statistiquement impossible qu’une ou deux enquêtes ne placent pas le « Oui » en tête des intentions de vote. Ce fut le cas le dimanche 7 août, avec une enquête YouGov/Sunday Times, qui donna un très léger avantage à la victoire des « indépendantistes » (51% contre 49%). Malheureusement, comme souvent, ce résultat atypique fut beaucoup plus de bruit que les suivantes, dont 9 sur 11 indiquèrent que le « non » conservait l’avantage (dont une du même institut, trois jours plus tard).
Alors certes, la moyenne actuelle (51,5% en faveur du « non ») reste dans la marge d’erreur d’un sondage pris individuellement (plus ou moins 3 points compte tenu de la taille d’échantillon utilisée, 1000 personnes en général dans cette campagne). Mais l’agrégation de l’ensemble des enquêtes (14 en septembre) laisse peu de doute sur le fait que le « non » mène à 2 jours du scrutin. Pour l’emporter, les partisans de l’indépendance doivent donc soit réussir à convaincre les indécis, qui sont encore en moyenne 10% selon les enquêtes, soit espérer une erreur de mesure dans les sondages, toujours possible (voir ci-après).


>Avantage : « non »



Une sociologie du vote qui laisse des espoirs au « oui »

Ce qui frappe lorsque l’on analyse dans le détail la sociologie des partisans et opposants à l’indépendance, c’est à quel point elle apparaît clivée. Que ce soit selon le sexe, l’âge ou la catégorie sociale, des fractures très importantes apparaissent. Dans le tableau suivant, j’ai fait la moyenne des intentions de vote des dernières enquêtes sur la base de ces trois critères et le résultat est sans appel.


Les partisans de l’indépendance sont plus souvent des hommes, des moins de 55 ans et issus des catégories populaires. A l’inverse, le « non » demeure très largement majoritaire auprès des femmes, des séniors et des classes moyennes et supérieures.
Cette structure sociologique appelle deux remarques. Primo, elle ressemble à celle que l’on constate aujourd’hui dans les mouvements de défiance à l’égard de l’Union Européenne. Elle par exemple parfaitement conforme à celle du vote contre le traité constitutionnel en France en 2005. Au Royaume-Uni, elle recoupe en partie (pas sur l’age, mais sur le sexe et la catégorie sociale) le soutien au UKIP (UK Independance Party), qui perce électoralement depuis quelques mois mais qui n’a aucune implantation en Ecosse (probablement en raison de la force du Scottish National Party). Tout se passe comme si, une nouvelle fois, dans ce référendum, se jouait un match entre le haut et le bas de la société. De ce point de vue, la couverture de The Economist illustre bien ce clivage et la souhait de voir l’Ecosse rester dans l’Union au sein de « l’élite économique ».


Le risque existe donc que le « oui » se nourrisse du mécontentement à l’égard du pouvoir en place et de la politique menée, surtout dans une région où les conservateurs ont quasiment disparu de la carte électorale (1 siège, 17% des voix, 4ème parti seulement). Pour le moment, dans cette région qui vote à 42% pour les travaillistes, les électeurs du Labour penchent très nettement pour le « non » (aux deux-tiers environ) mais le Premier ministre David Cameron a bien compris le risque d’un « oui » d’opposition à sa politique de réduction de la sphère publique, dans une région très attaché au Welfare State. C’est ce qui explique sa phrase prononcée le week-end dernier : « If you don't like me – I won't be here forever. If you don't like this government – it won't last forever. But if you leave the UK – that will be forever. »2

Secundo, cette sociologie peut laisser espérer au « oui » la victoire dans la mesure où sa base sociologique est bien plus large que celle du refus de l’indépendance, concentrée principalement sur les plus âgés et les plus aisés. Sans renverser la tendance dans ces catégories, il lui suffirait d’améliorer légèrement sa part de vote pour franchir les 50% désormais.

De ce point de vue, depuis la fin août et la progression des intentions de vote en faveur du « oui », la fermeture du « gender gap » a fait l’objet de multiples attentions mais ne s’est jamais confirmé dans les enquêtes. Pas plus que la fin du tropisme des électeurs travaillistes pour le « non ».

>Avantage : « oui »



Une campagne pour l’indépendance jugée plus favorable que celle pour l’union

Si les deux débats entre Alex Salmond (partisan du « oui », leader du SNP) et Alistair Darling (chef de file du « non ») se sont visiblement soldés par un match nul – le premier ayant été jugé à l’avantage de Darling et le second de Salmond - toutes les enquêtes soulignent en revanche un attrait beaucoup plus fort de la campagne pour l’indépendance qu’envers celle défendant le maintien dans l’Union, « Better Together ». La campagne du « oui » est jugée comme principalement positive par 60% des Ecossais début septembre quand seulement 31% pensent de même pour la campagne en faveur du « non ». 57% jugent également que la campagne du « oui » renforce l’idée de l’indépendance tandis que seuls 36% pensent que celle du « non » renforce celle du maintien dans l’Union.

De manière générale, les partisans de l’indépendance semblent avoir remporté l’une des batailles les plus importantes dans l’opinion, à savoir la possibilité ou non pour une Ecosse indépendante de conserver la livre sterling et d’être membre de l’Union Européenne, privant ainsi ses opposants de deux arguments majeurs. Ainsi, 51% pensent que le Ministre de l’Economie bluffe lorsqu’il dit que l’Ecosse ne pourra pas conserver la livre (contre 39% qui pensent que cela sera impossible). 39% estiment même que l’Ecosse deviendrait de fait membre de l’Union Européenne dès son indépendance, contre 37% jugeant qu’elle devrait négocier son adhésion mais l’obtiendrait et seulement 13% qu’elle devra quitter l’UE»3. Sur ces deux enjeux, entre mars et septembre 2014, l’opinion a nettement basculée du côté des partisans du « oui ».

Il suffit d’ailleurs de regarder ces deux clips de campagne pour comprendre les raisons de cet avantage donnée à la campagne en faveur de l’indépendance : alors que le « non » ne fait appel qu’à la rationalité de l’électeur, le « oui » n’hésite pas à mobiliser très largement sur la dimension émotionnelle du vote, probablement encore renforcée lorsqu’il s’agit de choisir ou non son indépendance. Le clip du « non » a d’ailleurs fait l’objet de nombreuses caricatures sur le web et les réseaux sociaux.

Clip de campagne du Oui « Yes Means » :



Clip de campagne du Non « The woman who made up her mind » :



>Avantage : « oui »



La précision des sondages dans le cas des référendum

Reste une question : et si les sondages avaient tout faux ? En effet, au delà des biais potentiels des enquêtes (marge d’erreur, taux de réponse ou dissimulation d’opinion jugées non consensuelles), la mesure d’intentions de vote dans un référendum à forte participation pose des problème spécifiques.
La première de ces difficultés réside justement dans le taux de participation : parce qu’il est très supérieur à celui des élections nationales classiques, il rend moins précis la correction utilisée par les sondeurs sur la base du souvenir de vote (que nous avions dans le détail expliqué lors de la campagne présidentielle sur ce blog) puisqu’une partie d’entre eux n’ont pas « d’historique électoral ».
Par ailleurs, ce genre de scrutin échappe en partie aux logiques partisanes, soit parce le clivage entre opposants et partisans traverse les différentes formations politiques, soit parce qu’il rassemble dans le même camp des courants habituellement adversaires (c’est le cas ici, conservateurs, travaillistes et libéraux-démocrates prônant le non). Là encore, cette logique rend difficile la réduction de biais identifiés par le passé, d’autant que les référendums sont rares dans une même zone géographique et abordent des sujets très divers, ne permettant pas de prendre en compte le passé pour corriger un éventuel biais.
Peut-on pour autant identifier si un biais des enquêtes favoriserait plutôt le « oui » ou plutôt le « non » ? Si l’on en croit l’analyse de Stephen Fisher, Professeur de Sociologie Politique à l’Université d’Oxford, il y a plus de chance que le « oui » soit surestimé dans un référendum que l’inverse. En analysant 16 référendums passés à travers le monde, 12 d’entre eux ont vu une sur-déclaration du « oui » dans les dernières enquêtes d’opinion. Cette tendance à la surestimation du « oui » pourrait s’expliquer notamment parce qu’en général, dans un référendum, le « oui » est la position du « changement », perçue comme potentiellement plus risquée que le « non ».

>Avantage : « non »



Au final, si le résultat s’annonce serré, les données dont nous disposons plaident plutôt pour un rejet de l’indépendance jeudi par les Ecossais, par une faible marge. Un remake du référendum québécois de 1995, qui avait vu l’indépendance échouer de peu (50,6% de « non », 55000 voix d’écart) ? Aucune enquête sortie des urnes n’étant prévu, pas plus qu’une estimation du résultat (comme pratiqué en France pour annoncer une tendance très précise dès 20H), il faudra peut-être attendre l’aube vendredi pour être fixé.


1 Sondage TNS-BMRB


2 « Si vous ne m’aimez pas, je ne serais pas toujours là. Si vous n’aimez pas ce gouvernement, il ne durera pas éternellement. Mais si vous quittez le Royaume-Uni, ce sera pour toujours ».


3 Sondage YouGov / Sunday Times, 6 septembre


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