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25/05/2013
Pourquoi l’élection ne sera pas « twiterisée » ?
Par Bruno Jeanbart / 12-04-2012 / 5 Réactions

C’est reparti. Depuis ce week-end, la toile et de nombreux médias débattent de la question suivante : et si les réseaux sociaux, et Twitter en particulier, diffusaient avant l’heure les résultats de l’élection ? Les articles fleurissent, j’en ai juste sélectionné un ici, paru dans le JDD dimanche, qui me semble emblématique.


Passons vite sur les confusions et approximations concernant le poids réel de Twitter en France, qui consiste à affirmer qu’il y aurait 5,2 millions d’utilisateurs, en confondant le nombre de comptes et le nombre de Français membre du réseau, ce qui est totalement différent. Pourtant, il suffit de deux jours de pratiques sur ce réseau social pour bien comprendre la différence : entre les nombreux comptes très peu actifs et ceux qui représentent plutôt des personnes morales (entreprises, associations, etc.), on réalise très vite que l’on ne peut déduire du nombre de comptes le taux de pénétration dans la population française. Les enquêtes réalisées sur ce sujet indiquent que moins de 8% des utilisateurs d’internet ont un compte Twitter, ce qui revient à diviser au moins par 2 ce chiffre de 5,2 millions de « twittos ».


Ce qui me semble plus intéressant, c’est la fausse crainte qui est sous-jacente à cette controverse : et si les résultats de l’élection pouvait être faussée par une diffusion anticipée des résultats de l’élection ? (un marronnier qui revient à la charge après une première tentative lors des régionales 2010, comme le prouve cet excellent post de Meilcour).
Rappelons rapidement la loi : aucune donnée, ni issues de sondages, ni issues de dépouillements partiels, ne peut être diffusée du vendredi minuit avant l’élection au dimanche soir 20H, heure de fermeture des derniers bureaux de vote. Le législateur est parti d’un postulat que l’on pourrait discuter : connaître les résultats risque d’influer sur le choix de l’électeur et donc de nuire à la sincérité du vote. Or, dans d’autres démocraties, une telle règle n’existe pas, sans que l’on puisse pour autant considérer que le vote serait insincère. C’est le cas notamment des Etats-Unis, qui voit souvent, lors des scrutins nationaux, les Californiens continuer à voter alors que le nom du Président ou la couleur du Chambre des Représentants est d’ores et déjà connue1.


Il est pourtant très facile de démontrer que nous sommes bien face à une fausse crainte. Commençons d’abord par rappeler que nul résultat fiable n’est disponible le jour d’une présidentielle avant 18h45. En effet, seules les opérations d’estimations électorales, basées non pas sur des enquêtes auprès des électeurs mais sur les premiers dépouillements de bulletins de vote, permettent de projeter avec précision les résultats du scrutin. Or les premiers bureaux de vote fermant à 18H en métropole, les instituts d’études, qui calculent ces estimations à partir des résultats de certains de ces bureaux, ont besoin de 45 minutes au minimum pour récupérer les premiers dépouillements et calculer de manière fiable l’estimation des résultats du scrutin. Si on ajoute le temps nécessaire à la transmission des données et à la mise en place d’une fuite, on peut raisonnablement imaginer que les réseaux sociaux ne pourraient pas diffuser ces estimations avant 19h environ, soit une heure avant la fermeture de l’ensemble des bureaux.


Or, le nombre de votants après 19h est très faible en France. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu’après 19h, seuls les bureaux dans les grandes villes sont encore ouverts, ce qui signifie qu’au maximum 40% du corps électoral peut encore voter. Sauf que ce chiffre de 40% est bien entendu théorique et que la réalité est tout autre, puisque nombre de ces électeurs ont déjà voté. Car rappelons ici une lapalissade : chaque électeur ne peut voter qu’une fois !


Combien d’électeurs potentiels reste t’il à 19h ? Difficile à dire exactement, car le ministère de l’intérieur ne diffuse pas de données de participation heure par heure. On peut toutefois tenter d’estimer le nombre d’électeurs qui votent entre 19 et 20h à partir des données de participation diffusées par le ministère à 17H. Si l’on prend les élections de 2002 et 2007, on constate qu’il y a eu entre 10% (2002) et 13% (2007) des électeurs qui ont voté après 17h. Si l’on prolonge la courbe de participation de 17h jusqu’à 18h, on peut estimer qu’entre 4% (2007) et 6,5% (2002) des électeurs ont voté après 18h, ce qui plaide au maximum pour une participation comprise entre 2% et 3,25% après 19h. L’estimation est généreuse car plus on se rapproche de l’heure de fermeture, plus la fréquence de participation faiblit, or j’ai pris le parti de la considérer comme identique après et avant 19h, surestimant probablement le taux après 20h (d’autant qu’en plus certains bureaux ont fermé entre temps à 19h). Compte tenu du fait qu’il y a environ 43 millions d’électeurs en métropole, le nombre de personnes qui votent après 19h se situera vraisemblablement les 22 avril et 6 mai quelque part entre 800 000 et 1,4 millions. Espérer faire basculer le résultat avec si peu d’électeurs semble dès lors relever surtout du fantasme. Et encore moins avec Twitter, car il est difficile d’imaginer que plus de 150.000 de ces électeurs soit aussi des utilisateurs de ce réseau social.


Oui, mais le 21 avril 2002, seules 200.000 voix séparaient Le Pen et Jospin au premier tour, me rétorquera t-on ? D’autres m’opposeront les abstentionnistes : et s’ils se rendaient aux urnes massivement en apprenant les résultats, sous prétexte qu’ils ne leur conviendraient pas ?


Là encore, ce sont de faux arguments. D’abord parce que 21 avril est lui même un exemple de non modification du vote une fois des résultats surprenants découverts : ce jour là, plus de 600.000 électeurs, résidant dans les Antilles ou en Guyane, ont pris connaissance des résultats de l’élection 4 heures avant la fermeture de leurs bureaux de vote, compte tenu du décalage horaire, sans que l’on constate un mouvement électoral inhabituel2. Pourtant, ces territoires sont hostiles traditionnellement au Front National. Quand aux abstentionnistes, imaginer qu’ils vont se précipiter dans les bureaux de vote pour changer un résultat qui se dessinerait, c’est faire fi de tout ce que nous enseigne la sociologie politique depuis des décennies. Pour simplifier, disons que les nombreux travaux de recherches ont clairement identifié trois catégories d’abstentionnistes : ceux qui sont dans l’impossibilité de se rendre aux urnes, pour des raisons matérielles, ceux qui ne votent pas en raison de leur faible intégration sociale et ceux qui font de l’abstention un acte politique, pour manifester leur désenchantement face au système politique ou à l’offre électorale. Une heure ne règlera pas le problème de la première catégorie, pas plus que la seconde ne sera exposée à l’information sur les résultats qui circulera. Reste la troisième catégorie, mais on voit mal comment une telle information modifierait en quelques minutes un choix de s’abstenir réfléchi ni pourquoi ceux qui se rendraient aux urnes tardivement voteraient tous dans le même sens.


En fait, cette théorie défendant l’idée que la diffusion de premiers résultats puisse fausser le résultat repose sur une incompréhension profonde des comportements électoraux et du rapport des individus à l’information politique. Certes, le vote stratégique est un comportement électoral qui existe, mais parmi des catégories d’électeurs bien plus politisés que la moyenne. Et ceux là, cela fera bien longtemps qu’ils se seront déplacés pour voter, il sera trop tard pour eux. Ce que change fondamentalement l’émergence d’internet et des réseaux sociaux, c’est qu’ils offrent à ceux qui se passionnent pour l’élection la possibilité de trouver plus aisément une information jusque là réservée à quelques uns. Mais ceux qui chasseront l’information ou y porteront attention auront un tel degré d’investissement dans l’élection qu’il est impossible qu’ils n’aient pas déposés leur bulletin dans l’urne depuis des heures.


Additif le 19 avril


10 jours après ce post, la polémique se poursuit sur la diffusion des résultats avant 20 heures, tant par les réseaux sociaux que par les médias étrangers. Je tiens donc à apporter une précision et deux compléments, histoire de répondre à quelques critiques qui m’ont été faites et de réaffirmer à quel point cette diffusion ne changerait en rien le résultat final.


La précision concerne le taux d’électeurs concernés par le scrutin après 18h. Le ministère de l’intérieur ayant enfin centralisé les heures de fermeture des bureaux (les préfectures avaient jusqu’à ce mardi pour prendre les arrêtés sur ce point), je peux désormais préciser le nombre d’électeurs concernés par une fermeture tardive. Comme je l’anticipais, il est bien inférieur aux 40% indiqué dans mon texte initial (j’avais volontairement pris la situation la plus extrême, à savoir tous les électeurs des agglomérations de plus de 100.000 habitants, afin de ne pas être accusé de minorer volontairement le chiffre annoncé). Dans les faits, dimanche seuls 10,5 millions d’électeurs pourront voter après 18h, soit 25% du corps électoral métropolitain. Après 19h, ils ne seront plus que 20,7%, soit 8,7 millions. Dont plus de 80% auront déjà voté.


Le premier complément concerne Facebook : on m’a reproché de l’avoir délibérément zappé pour minorer le nombre de personnes votant après 19h et touchés par une diffusion des résultats sur les réseaux sociaux. Erwan Gaucher affirme qu’en intégrant Facebook, ce serait entre 160 000 et 560 000 personnes qui seraient concernées. Je doute que la grande majorité des électeurs utilisateurs de ce réseau y échangent des informations politiques, mais quand bien même ils le feraient, cela ne suffirait pas à éviter un nouveau 21 avril. Tous les spécialiste du vote vous le diront : il est impossible de combler un retard de 200.000 voix avec seulement 600.000 votants. Car si des électeurs se rendaient aux urnes pour faire barrage à un candidat, encore faudrait-il qu’ils votent tous pour le même adversaire, ce qui en 2002, aurait été hautement improbable, avec 16 candidats en présence (un électeur de Chirac aurait pu lui aussi sentir son candidat menacé par exemple). Et dans le même temps, tout laisse à penser que des « Lepénistes » se seraient aussi mobilisés, en apprenant la possibilité historique pour ce courant politique de parvenir au second tour.


Enfin, dernier complément, il concerne l’idée que je ne croirai pas aux risques du fuite, par incompréhension des réseaux sociaux ou qu’en réfutant l’influence de telles fuites, je chercherai à protéger mon business, celui des sondeurs. Sur le premier point, je le redis ici avec force : la question n’est pas de savoir si cela va arriver, puisqu’il suffit d’attendre dimanche pour le savoir, mais d’expliquer pourquoi cela n’a aucune importance. Sur le second point, c’est ne pas comprendre ce qu’est notre business ce jour-là que d’affirmer que les fuites nous mettraient en danger. Nous ne sommes pas payés pour diffuser une information mais pour la produire et c’est notre capacité à calculer très vite cette information qui a de la valeur. Le fait que cette information suscite de l’intérêt au point de pouvoir fuiter souligne que cette capacité à la produire pourra continuer à se monnayer. Les acheteurs changeront peut-être, le modèle économique avec, mais il y aura toujours des personnes qui seront prêts à payer pour disposer des résultats en primeur, mêmes s’ils se diffusent très vite après.


1J’entends déjà mes oreilles siffler au prétexte que la France ne peut être comparée à un pays qui a connu un scandale électoral majeur en 2000 dans l’état de Floride, lors de l’élection de Georges W. Bush. Dois-je rappeler à ceux qui seraient tentés par cette attitude que les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la fraude électorale ?

2Ce cas de figure ne pourra se reproduire, puisque pour la première fois, ces territoires voteront le samedi.



Illustration Nicolas Curtelin



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Cette entrée a été commentée 5 fois

Rédigé par: elifsu sabuncu

Le 12/04/2012

C'est terrible de ne pas réussir à réfléchir en dehors des cadres de cette science (politique, qui depuis des décennies dit la même chose, à vous lire), aussi robuste soi-t-elle ! C'est bien d'apporter un éclairage historique, mais que d'affirmations qui semblent gratuites et en décalage avec le terrain. Les gens bien informés ont souvent les résultats (des estimations bonnes) vers 17h30-18h ; il y a plein de raisons qui peuvent motiver les gens très politisés à voter tard, et plutôt après avoir entendu les 1eres estimations ; les gens qui avaient accès aux infos réservées à qqs uns jadis sont majoritaires sur le twitter francophone pour le moment (journalistes, pros du web, etc.)...En tout cas, grâce à votre papier (qui dit que c'est pas une menace, et un épiphénomène peu important), et le rappel que d'autres pays permettent les sondages et les résultats tandis qu'on vote, je vais appliquer cette stratégie pour la 1ere fois de ma vie et voter vers 19h30. Et encourager tous mes amis (hyper politisés) à en faire de même, sans complexe. Merci !

Rédigé par: Bruno Jeanbart

Le 12/04/2012

@elifsu sabuncu C'est impossible d'avoir comme vous le suggérez des estimations fiables à 17h30 / 18h comme vous l'affirmez. Tant que les premiers bureaux n'ont pas fermés à 18H et tant que les premiers dépouillement ne sont pas remontés, vers 18H45, aucun résultat fiable n'est disponible. Seules d'éventuelles enquêtes sorties des urnes fournissent des données avant et elles ne sont pas suffisamment précises pour connaître de manière fiable le résultat. Si j'affirme, croyez moi, c'est parce que je travaille les soirs d'élections depuis 17 ans, et que je connais donc très bien le sujet. Le 21 avril 2002,aucune enquête sortie des urnes ne permettait d'affirmer que Le Pen était au second tour. Tout ce qui circule avant 18h45 peut se révéler assez éloigné du résultat final. Je ne doute pas de votre parole mais ceux qui vous ont dit détenir des estimations avant 18h n'auraient pas du les appeler ainsi. En tous cas, cela ne me pose absolument pas de problème que vous attendiez de connaître des tendances pour aller voter, chaque électeur doit être libre de pouvoir user de son droit de vote comme il l'entend et il n'y a pas une bonne et une mauvaise manière de le faire. Ce que j'essaye juste d'expliquer dans ce post, c'est que cela ne remettra pas en cause le résultat car ce type de comportement électoral sera minoritaire. Par ailleurs, peut être ferez vous ainsi pour voter A quand votre voisin fera de même pour voter B, ce qui a toutes les chances d'équilibrer les choses.

Rédigé par: Olivier Biffaud

Le 13/04/2012

Bonjour, je doute que les électeurs inscrits à Paris, Lyon et Marseille représentent 40% du corps électoral, comme vous l'écrivez. Seuls les bureaux de vote de ces trois villes sont ouverts jusqu'à 20 heures. Ceux des petites communes ferment à 18 heures et ceux des villes moyennes à 19 heures : cela signifie, je pense, que 80% du corps électoral, au bas mot, n'est plus concerné par ce qui se passe après 19 heures. Cette "petite" observation ne change rien, sur le fond, à cette analyse pertinente et bienvenue.

Rédigé par: Bruno Jeanbart

Le 13/04/2012

@ Olivier Biffaud Bonjour, Vous avez raison. Si uniquement ces trois villes (ou plutôt agglomérations) ferment à 20h, on sera plutôt à 15/20% maximum. J'aurai voulu être plus précis, mais le ministère de l'intérieur ne peut encore nous fournir l'information définitive sur les communes fermant à 20H, car les préfectures ont jusqu'au 17 avril pour prendre les arrêtés sur ce sujet. J'ai donc pris une option extrême, pour ne pas être accusé de sous estimer la part de la population concernée. Je ferai probablement une mise à jour dès que cette information définitive me sera communiquée.

Rédigé par: Max KPL

Le 15/04/2012 à 11h58

Il y a bien plus de villes concernées par la fermeture des bureaux à 20h que les seules agglomérations de Paris, Marseille et Lyon. Il en va de même pour l\'agglomération Toulousaine par exemple. Le chiffre de 40 % ne me semble pas exagéré. Cela dit cela ne change pas grand chose aux divers argumentaires sur le sujet.

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