Opinion Way
20/07/2018
Emmanuel Macron a t-il perdu sa gauche ?
Par Brno Jeanbart / 27/06/2018 / 0 Réactions

Depuis plusieurs mois, face à la baisse de popularité d’Emmanuel Macron enregistré dans les baromètres – 39% de satisfaction en juin, soit 4 points de moins qu’en mai et 11 points de moins qu’en janvier1 – une petite musique laisse entendre que le Président de la République aurait perdu le soutien de sa gauche, transformant fondamentalement la nature de sa base électorale de 2017. Une analyse de la popularité d’Emmanuel Macron un peu sommaire peut en effet soutenir cette théorie, puisqu’en un an, le Président a perdu au total 19 points de satisfaction dans l’ensemble de la population, mais 22 points auprès des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, 33 auprès de ceux de Benoît Hamon, contre seulement 6 points auprès des électeurs Fillon.




Toutefois, se contenter de cette lecture traditionnelle ne revient-il pas à nier la spécificité de l’offre politique incarnée par Emmanuel Macron depuis l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle et du bouleversement politique engendré par sa victoire ? En regardant sur l’ensemble de l’année les données de popularité du Président, on est frappé de constater que certains moments de baisse d’Emmanuel Macron ne sont pas caractérisés par un décrochage de tel ou tel électorat mais plus par une chute du soutien de l’ensemble des catégories politiques. Ainsi, de juillet à août 2017, lors de la démission du Général de Villiers, le Président perd 12 points au total, de manière quasi équivalente dans tous les électorats : 13 points chez les électeurs Mélenchon, 11 chez ceux de Hamon, 12 parmi les siens et ceux de Fillon. D’autres s’expliquent même par un décrochage de la droite à son encontre : de fin janvier à fin février, il perd 10 points suite à l’entrée en vigueur de la hausse de la CSG non compensée pour les retraités, mais 14 points parmi les électeurs Fillon quand il reste stable chez ceux de Hamon ou gagne 3 points parmi ceux de Mélenchon.


Une base électorale de 2017 ancrée plus à gauche qu’à droite

Pour affiner la compréhension de l’évolution du soutien à Emmanuel Macron, il faut tout d’abord rappeler ce que fut sa base électorale de 2017, à savoir les électeurs qui l’ont porté en tête le 23 avril au soir. Ce jour-là, 43% des électeurs de François Hollande au premier tour de 2012 ont voté pour Emmanuel Macron, contre seulement 15% des électeurs de Nicolas Sarkozy de 2012. Au final, la composition politique de l’électorat Macron penche clairement à gauche : sur 100 électeurs du Président au premier tour de 2017, 51,2% avaient voté à gauche en 2012 contre 20,8% à droite. Au sein de cet électorat de gauche qui a soutenu Emmanuel Macron, plus de 85% viennent de la gauche socialiste et avaient voté François Hollande en 2012. En poussant l’analyse plus loin, on constate même que parmi les 19,4% d’électeurs venant de François Bayrou, plus de la moitié ont voté Hollande au second tour (56%) contre un quart seulement Sarkozy (27%), ce qui confirme que l’électorat Bayrou de 2012 penche au centre gauche et conforte l’idée que le vote Macron de 2017 est ancré lui aussi sur cet espace politique. D’ailleurs, au second tour de 2012, 63% des électeurs Macron avaient voté Hollande contre 25% seulement Sarkozy.


Composition politique de l’électorat Macron à la présidentielle 20172



L’électorat Hollande qui a rallié Macron soutient très largement le Président

Circonscrire la question de la coupure entre Emmanuel Macron et la gauche à l’analyse du rapport qu’il entretient avec les électeurs Mélenchon et Hamon semble donc réducteur. Il semble en effet nécessaire d’étudier également l’attitude de « l’hémisphère gauche » de l’électorat Macron à l’égard de l’action du Président depuis un an pour se faire un avis plus solide sur la question.


Au global, la satisfaction des électeurs Macron est passée en un an de 92% (juin 2017) à 75% (juin 2018). Cette baisse de 17 points est forte mais le taux de soutien au Président dans son propre électorat demeure très élevé, surtout si on le compare à celui dont bénéficiait François Hollande à la même époque (53% en juin 2013 des électeurs Hollande de 2012 sont satisfaits de son action).


En cumulant les données hebdomadaires dont nous disposons sur la satisfaction à l’égard du Président, nous pouvons détailler l’attitude de l’électorat selon son vote en 2012. Les électeurs d’Emmanuel Macron qui avaient voté Hollande en 2012 restent satisfaits de l’action du Président à 70% en juin 2018, ce qui là encore traduit un très fort soutien un an après la présidentielle, au regard des deux précédents quinquennats : très supérieur à François Hollande dans son électorat comme cité précédemment, comparable à Nicolas Sarkozy en juin 2008 (71% chez ses électeurs de premier tour). Si ce niveau de satisfaction est toutefois inférieur à celui des électeurs Macron ayant voté Sarkozy (87%) ou Bayrou (85%) en 2012, il incite à relativiser la perte par Macron de « sa gauche » : dans les faits, le Président a décroché au sein de la gauche qui ne l’a pas suivi en 2017 bien plus qu’auprès de l’électorat de gauche dans son ensemble.


Évolution de la satisfaction de la base électorale d’Emmanuel Macron à l’égard de son action3


Il faudra bien entendu attendre le prochain scrutin pour juger de la structure électorale du macronisme post-2017. Toutefois, il est intéressant de regarder la structure du soutien au Président un an après son élection. Or il continue d’être ancré à gauche : comme le montre le tableau suivant, si l’on se réfère à 2012, les électeurs qui soutiennent l’action d’Emmanuel Macron continuent d’être plus souvent issus de la gauche (42,4%) que de la droite (26,9%).


Il s’agit plus d’un léger rééquilibrage que d’un basculement à droite dans l’opinion : si la part de soutiens issus de la gauche baisse de près de 9 points et celle de droite augmente de 6 points, il y a encore plus de 15 points d’écart à l’avantage des électeurs de gauche au sein des Français qui sont satisfaits du Président.


Structure politique de la satisfaction à l’égard de d’Emmanuel Macron (En %)4



L’électorat de gauche macroniste était prêt à soutenir les choix présidentiels

Nombre de personnes pourront trouver paradoxal qu’un Président qui mène une politique économique et sociale qualifiée de « libérale » ne soit que peu abandonné par un électorat de gauche qui dans le passé votait pour le Parti Socialiste. Mais à y regarder de plus près, cela n’est pas si surprenant. Quand on analyse les valeurs ou les opinions des électeurs Hollande 2012 ayant voté Macron en 2017, elles ne sont en rien incompatibles avec l’action du Président sur le plan économique depuis un an. 67% par exemple pensaient au printemps 2017 que pour faire face aux difficultés économiques, il faut que l'Etat fasse confiance aux entreprises et leur donne plus de liberté contre seulement 33% qu’il faut que l'Etat les contrôle et les réglemente plus étroitement. 53% qu’il faut simplifier le droit du travail pour permettre aux entreprises de licencier plus facilement. 58% jugeaient qu’il faut plafonner les indemnités prud'homales. Et 37% partageaient l’idée que l’ISF ne devait concerner que les biens immobiliers, ce qui est certes minoritaire mais guère éloigné des électeurs Macron ayant voté Sarkozy en 2012 (40%)5.


La sociologie de l’électorat de la gauche socialiste avait en effet bien changé avant le « big bang Macron ». Depuis les années 90, le Parti Socialiste, comme nombre de partis de centre gauche occidentaux, avait capté un électorat urbain, issu des catégories sociales supérieures, notamment des cadres, diplômé du supérieur – très bien décrit sous le terme de « classe créative » par Thibault Muzergues6 – plutôt favorable à ces mesures économiques.


Profil sociologique de l’électorat Hollande 2012 selon son choix en 20177



C’est cet électorat qui a constitué les gros bataillons du macronisme le 23 avril 2017, comme le confirme le profil des électeurs Hollande 2012 qui ont voté pour le Président en 2017 : quand 43% des électeurs Hollande ont choisi Emmanuel Macron, ils sont 51% parmi ceux issus des professions libérales et cadres du secteur privé, tandis qu’ils ne sont que 27% parmi les ouvriers. De la même manière, parmi les électeurs Hollande habitant dans les agglomérations de 100.000 habitants et plus, le vote Macron monte à 48% alors qu’il n’est que de 37% chez ceux habitants dans les communes rurales ou de moins de 20.000 habitants. Enfin, 50% des électeurs Hollande de 2012 qui ont un diplôme supérieur à Bac+3 ont mis un bulletin Macron dans l’urne au premier tour de 2017 contre seulement 35% des moins diplômés. La comparaison avec la sociologie de l’électorat Hollande ayant voté Mélenchon en 2017 est à ce titre éclairante, tant elle se révèle son opposé.


Aujourd’hui, cet électorat issu de la gauche socialiste se retrouve dans l’action du Président et les catégories dans lequel il est sur représenté ne sont pas par hasard celles qui se déclarent les plus satisfaites d’Emmanuel Macron dans l’ensemble de la population.



Bruno Jeanbart Directeur Général Adjoint d’OpinionWay La présidence anormale – Aux racines de l’élection d’Emmanuel Macron, éditions Cent Mille Milliards/Descartes & Cie
* * *

1 Données issues des enquêtes hebdomadaires d’OpinionWay auprès d’un échantillon représentatif de la population française de 1000 personnes

2 Enquête OpinionWay réalisée le jour du premier tour de la présidentielle 2017, auprès d’un échantillon de 11167 électeurs inscrits sur les listes électorales. 3283 personnes ont déclaré avoir voté pour Emmanuel Macron avant pondération

3 Cumul des données issues des enquêtes hebdomadaires d’OpinionWay. Chaque semaine, un échantillon représentatif de la population française de 1000 personnes est interrogé. Les données de juin 2017 sont issues d’un échantillon cumulé de 4013 personnes, dont 981 électeurs Macron. Les données de mai 2018 sont issues d’un échantillon cumulé de 4122 personnes, dont 952 électeurs Macron. Les données de juin 2018 sont issues d’un échantillon cumulé de 3118 personnes, dont 717 électeurs Macron.

4 Cumul des données issues des enquêtes hebdomadaires d’OpinionWay. de mai/juin 2018. Échantillon cumulé de 7240 personnes, dont 952 électeurs Macron. Les données de juin 2018 sont issues d’un échantillon cumulé de 3118 personnes, dont 1669 électeurs Macron.

5 Tous ces résultats sont issus des enquêtes OpinionWay réalisées le jour du vote aux deux tours de la présidentielle et des législatives 2017, sur des échantillons d’électeurs inscrits compris, selon les enquêtes, entre 8000 et 11000 personnes.

6 La quadrature des classes, Éditions Le Bord de l’eau, 2018

7 Enquête OpinionWay réalisée le jour du premier tour de la présidentielle 2017, auprès d’un échantillon de 11167 électeurs inscrits sur les listes électorales. 2865 personnes ont déclaré avoir voté pour François Hollande en 2012, dont 1512 électeurs Macron 2017 et 543 électeurs Mélenchon 2017, avant pondération.

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